Le dernier Rapport Annuel sur la Sécurité Nationale, publié cette semaine par le Département de la Sécurité Nationale (DSN) du Cabinet de la Présidence du Gouvernement, confirme une augmentation sans précédent de l'activité des navires russes sanctionnés dans les mers et côtes proches de l'Espagne. Selon les données recueillies par le Centre des Opérations et de Vigilance des Actions Maritimes (COVAM), la moyenne de navires liés à ce réseau détectés chaque semaine dans les eaux d'influence espagnole atteint 50 unités en 2025, un chiffre qui quintuple les enregistrements précédents.
L'activité de cette flotte se concentre, comme cela a été habituel ces dernières années, dans trois zones stratégiques : l'environnement de l'archipel des Canaries, le détroit de Gibraltar et la mer d'Alboran, trois des corridors maritimes les plus fréquentés au monde. Ce phénomène se produit dans un contexte géopolitique marqué par la guerre en Ukraine et l'effet des sanctions internationales occidentales sur le pétrole russe, qui ont généré un vaste réseau de routes alternatives pour distribuer les marchandises en contournant les contrôles du commerce maritime international.
Selon le rapport, les navires de cette flotte fantôme qui approchent des côtes proches de la péninsule ibérique ou des Canaries « sont souvent des transports d'hydrocarbures qui se consacrent à transborder — de petits navires à d'autres de plus grande taille, habituellement — du pétrole brut d'origine russe, bien qu'il y ait aussi du vénézuélien et de l'iranien, pour ensuite être transportés vers des pays asiatiques ». De cette manière, les réseaux de transport de ce type de pétrole masquent l'origine de leur cargaison sur les marchés internationaux.
La connue comme flotte fantôme —également dénommée flotte sombre ou flotte dans l'ombre— est composée de centaines de navires pétroliers et de cargo utilisés pour contourner les sanctions imposées par l'Union Européenne, le G7 et les États-Unis après l'invasion de l'Ukraine. Il s'agit, dans de nombreux cas, de navires obsolètes acquis à travers des réseaux complexes d'intermédiaires et d'entreprises-écran. Ces navires opèrent avec des pratiques opaques : ils éteignent leurs systèmes de géolocalisation, changent fréquemment de pavillon et de nom, et effectuent des transbordements de cargaison en haute mer, ce qui complique énormément leur suivi. De plus, ils naviguent souvent sans les assurances maritimes habituelles des grandes assurances occidentales, ce qui augmente le risque en cas d'accident.
Selon des données de S&P Global, la flotte sanctionnée de pétroliers avoisine déjà les 1.000 navires et inclut des embarcations avec pavillon ou liées à des intérêts iraniens, en plus de russes. En ce qui concerne les navires vénézuéliens, le contrôle de cette industrie est actuellement entre les mains des États-Unis après l'intervention de ce pays au début de l'année. Pour sa part, la liste des navires sanctionnés par l'Union Européenne s'élève déjà à environ 600 unités.
L'inquiétude du gouvernement espagnol est double. D'une part, le risque d'accidents sur des navires anciens ou mal entretenus, ce qui pourrait entraîner des déversements massifs de pétrole ayant un impact direct sur le tourisme, la pêche et l'écosystème marin. D'autre part, la possibilité que ces embarcations soient utilisées comme plateforme pour des activités de guerre hybride. Le propre rapport de sécurité indique que les navires de la flotte fantôme sont également potentiellement utilisés « dans d'autres activités illégales ou même dans des actions de sabotage contre des infrastructures critiques ». Parmi ces infrastructures figurent des gazoducs et des câbles de télécommunications essentiels qui traversent le détroit de Gibraltar et relient l'Europe à l'Afrique et à d'autres points de l'Atlantique.
Bien que le rapport précise que l'Espagne constitue un objectif « secondaire » dans la stratégie d'activité hybride russe, le gouvernement admet que la circulation croissante de ces navires près de ses côtes « ajoute des risques » qui ne peuvent être ignorés.
Malgré l'augmentation de l'activité, agir directement contre ces embarcations en haute mer s'avère juridiquement complexe. Le droit international et maritime est restrictif concernant les abordages en eaux internationales, et la plupart de ces navires opèrent dans des zones de transit où l'intervention directe est très limitée. À cela s'ajoute le fait que les embarcations de la flotte dans l'ombre maintiennent des liens avec l'État russe, ce qui comporte des risques associés. Le propre rapport reconnaît que « la possibilité légale d'agir contre eux en mer est une question de difficile résolution ».
Face à ce scénario, l'Espagne a intensifié la surveillance à travers des moyens navals et des systèmes de contrôle tels que le Système Intégré de Surveillance Extérieure (SIVE) de la Garde Civile, qui permet de détecter et de suivre des embarcations suspectes en temps réel. La coopération avec la Marine Espagnole et l'Agence Européenne de Sécurité Maritime a également été renforcée, en plus de l'utilisation de capteurs côtiers et de patrouilles océaniques pour surveiller toute activité anormale dans un scénario que le propre rapport décrit comme de plus en plus sensible.




